
L’illusion morbide
« Nico, toi qui joues Achéron, je sais que tu pourras me comprendre. »
-Jean Bey
Peu de peuples de la gamme Confrontation ont porté autant de noms à travers quatre éditions du jeu : on l’a appelé « armée », « horde », « légion » et qualifiée « d’Achéron », « des morts-vivants » ou « du Bélier ». Tout le monde comprend de quoi on parle malgré ces noms différents : des morts-vivants en vrac, du noir comme dans une soirée goth, du despote féodal bien vicieux, bref, des méchants. L’armée du Bélier parle à n’importe qui parce qu’elle renvoie à un mystère universel et fascinant : la mort.
Peu de peuples auront également autant fait parler d’eux grâce à des (ou à cause de ?) références au nom terrible et qui n’ont jamais rejoint la table de jeu, ou alors très tard : le golem de chair (pourquoi « le », d’ailleurs ?), Bélial, les démons et les paladins noirs sont les premiers exemples qui me viennent en tête.
En résumé, peu de peuples de Confrontation auront autant fait rêver que le Bélier. Le rêve est même si puissant qu’il en efface la réalité. Avoir une trentaine de squelettes, cinq ou six créatures et deux-trois Incarnés balaises n’est rien face à ce qui compte vraiment : le fantasme mégalomaniaque, l’illusion que l’armée du Bélier est une marée de morts-vivants comptant des milliers de cadavres ambulants, menée par les super-vilains les plus cools de la galaxie. Peu importe si le Bélier est vaincu, personne ne disparaît vraiment chez lui et de toute façon, les morts reviennent. Tout est possible avec la magie, noire de préférence.
En somme, le rêve est la réalité des joueurs du Bélier. C’est peut-être ça qui les lie et qui leur laisse croire qu’ils se comprennent instinctivement les uns les autres.
Aux origines du Bélier
La plupart des textes qui étayent l’Army Book : Bélier d’Achéron sont issus de publications plus anciennes, notamment Cry Havoc ! Ces textes repris et corrigés reposent eux-mêmes sur des textes plus anciens encore, rédigés alors que je venais de rejoindre l’équipe Rackham. C’était il y a dix ans.
Mes recherches empruntèrent trois axes : la quête de l’immortalité, l’histoire secrète de la noblesse et les monstres mythologiques.
Le premier était la quête de l’immortalité. Jusqu’alors, les achéroniens faisaient le mal pour le mal. Cela n’avait aucun sens. Chacun est le héros de sa propre histoire. Je souhaitais qu’ils aient des motivations assez puissantes pour justifier qu’ils brisent les tabous moraux en toute connaissance de cause.
Qu’est-ce qui pouvait donc justifier la quête d’immortalité des achéroniens au point de les pousser à outrepasser la volonté des dieux, violer des sépultures, trahir leur(s) propre(s) famille(s) et passer (littéralement) un pacte avec le diable ? Des ouvrages sur la psychologie m’ont apporté la réponse : le désir d’immortalité repose sur la peur de la mort et/ou la soif de pouvoir.
L’une et l’autre pulsion sont respectivement représentées par Feyd Mantis et Kaïan Draghost, et leur écho se réverbère chez tous les personnages du Bélier. Chacun d’entre eux a géré ces désirs interdits à sa manière, et avec plus ou moins de succès. Certains en sont devenus les esclaves et d’autres les ont dépassés pour attendre l’état de grâce. La vertu par le vice, l’épanouissement par le mal, quoi de plus amoral ? Nous retrouvons ici l’ambigüité qui auréole les dieux Vertu (Lion) et Vice (Bélier) dans la genèse de Rag’Narok.
Le deuxième axe de recherche s’articula auprès des vices de la noblesse. De précédentes recherches sur la noblesse française m’avaient déjà servi pour le Lion. Or, le Bélier est le frère ennemi du Lion et devait, de mon point de vue, partager les mêmes valeurs mais avec une interprétation différente. L’honneur, par exemple, est une notion de la noblesse traditionnelle. Le Lion l’envisage selon la vision chevaleresque de l’amour courtois : l’honneur, c’est servir son seigneur, défendre les faibles, partager les valeurs chrétiennes. Le Bélier voit l’honneur dans la force, selon une vision historiquement plus ancienne qui est d’ailleurs longtemps restée ancrée en Europe de l’Est. Le seigneur qui est puissant a de l’honneur. Quand le Bélier et le Lion parlent d’honneur, ils emploient le même mot mais n’y accordent pas le même sens. Normal, dans ces conditions, qu’il y ait des quiproquos débouchant sur un conflit fratricide !
Mes recherches ont ensuite quitté les sentiers balisés pour s’attarder sur ces nobles qui, à travers les siècles, sont entrés dans le mythe suite à leurs actes monstrueux, réels ou supposés. Je parle de « mythe » car il s’agit d’une recherche au sens le plus large, mêlant fiction et réalité, contes pour enfants et récits pour adultes. Nous trouvons ainsi l’évidente empreinte du « divin marquis » de Sade chez le « divin baron » Feyd Mantis, l’ombre de la comtesse Bathory dans celle de Rhéa de Brisis, et le fantôme du maréchal Gilles de Rais dans le sillage de Ganzhyr d’Hestia. Le pouvoir politique lié au statut social de ces monstres historiques leur procurait l’impunité nécessaire à l’assouvissement de leurs pulsions les plus basses.
Il me semblait enfin nécessaire que les héros du Bélier, incarnés du Vice et ennemis de la Vertu, aient tous un défaut ou un traumatisme qui justifie leurs déviances et les rende, paradoxalement, mortels (!) et attachants. La plupart de ces vices sont visibles, comme la colère de Ganzhyr d’Hestia, la gloutonnerie de Chagall ou l’envie de Kaïan Draghost. D’autres le sont moins ou ont été occultés pour d’évidentes raisons éditoriales. Il existe certaines limites à la mise en scène ludique du mal…
Le troisième pilier de la création d’Achéron fut la mythologie antique, et plus précisément les monstres qui la peuplent. Le principe était, à l’origine, de déterminer la nature et les motivations des puissances surnaturelles qui gouvernent les différentes Maisons d’Achéron . Les noms des démons et des lieux sont volontairement explicites : ils font partie de la culture humaine et évoquent, une fois encore, des valeurs (et des tabous) universels.
La recherche fut menée plus loin que prévue et me mena sur la représentation symbolique des monstres antiques. Les plus intéressants d’entre eux étaient des dieux déchus, des allégories de périls politiques ou des masques inspirés de personnages historiques. Ils avaient tous des points communs : le frisson de l’inconnu, un parfum païen, un goût de fruit défendu, en clair, l’allure de l’interdit menaçant l’ordre divin.
Il m’a donc semblé intéressant de considérer que les Achéroniens, nobles autrefois hissés au panthéon de la vertu, choisissent de remettre leurs lois en question et regardent le diable droit dans les yeux en lui demandant ce qu’il a à offrir. C’est ce choix, et non le pacte infernal, qui est le véritable danger à l’ordre établi. Le libre-arbitre est ici lié à la damnation et à la liberté…
Et puis, les nobles représentent un certain idéal de la civilisation. Les diables et les démons représentent l’inconnu, l’irrationnel et les forces primordiales. Les imaginer les uns avec les autres au banquet des ténèbres est non seulement un parfait symbole de la déchéance, c’est aussi (et surtout) vachement cool.
Au risque de me répéter, le Bélier a peut-être l’air cool mais le Mal, lui, ne l’est pas. Tout comme il était important que les Achéroniens aient de solides motivations, il me semblait crucial, d’un point de vue narratif, qu’ils paient tôt ou tard pour leurs crimes. C’est mon petit côté Karman.
La mythologie et ses monstres sont venus à mon secours en adoptant l’apparence des Atrocités, ces créatures ténébreuses qui occupent une place cruciale dans la fondation du Bélier et du Lion. L’historique de la Gorgone en dévoile un peu plus à ce sujet : le Mal ne saurait être apprivoisé. Il ne connaît ni l’ambition ni la peur car il est tout simplement inhumain. Les Achéroniens, aveuglés par la certitude d’être les plus vilains de la cour de récré, ne vont pas voir le coup venir quand les vrais méchants vont débarquer avec des lance-flammes. Tôt ou tard, chaque acteur du Bélier tombe sous le coup de l’illusion morbide…
Ah, tant que j’y pense : j’aime beaucoup le Bélier, c’est sûr, mais je ne joue pas QUE cette armée !
Le Mal.... Que serait le monde sans le Mal ? N'est ce pas lui qui dicte nos valeurs ? n'est ce pas lui qui nous rend meilleur ? Sans le mal, pas de bien.
Le mal a ceci d'attractif qu'il s'affranchit de nos valeurs morales, et dépasse les clivages das lequel nous sommes ancrées. Comment expliquez que les "bad boys" ont toujours plus d'attrait que le gentil premier de la classe ? C'est ainsi, le mal est le fantasme. Il représente ce que l'on s'imagine être,affranchi de toute rêgle.
concernant les limbes d'Achéron, il n'y a pas ou peu de méchants plus attractifs. C'est une armée qui représente le Mal avec un grand M, celle que tout le monde déteste affronter, l'incarnation de nos peurs les plus secrètes.
Et puis, sans rire, le jeu serait-il aussi bon sans un vrai gros méchant ?
On peut comparer les différents peuples de ténêbres, afin de voir qui la "bad touch".
Dirz... Sont-ils si mauvais que ça ? leur but n'est pas la destruction , au fond, mais bien la création d'un être parfait. A ceci près que pour eux, toutes les méthodes sont bonnes pour y parvenir. Leur idéal a été dépassé et est devenu obsessionnel. Méchant mais bon, pas plus que ça.
Les drunes... Là, j'avoue, on a de vrais méchants, pas propre et tout. De plus les drunes, vont encore plus loin dans le franchissement des codes moraux. On parle ici d'un peuple cannibal, qui représente, de fait, un des pires tabous de l'Humanité : l'anthropophagie. Et pourtant, là encore, ils ne veulent pas la destruction globale d'êtres vivants, juste la mise à mort des Dieux, plus dictés dans un esprit de vengeance que d'une réelle volonté d'établir un nouvel ordre.
La sororité Akkyshans restent une énigme pour le moment.
Mid Nor, méchants oui, mais là encore, difficile d'appréhender les buts d'une entité immortelle, dieu de nature et dont la volonté est à des lieux de nos propres considérations méta physiques.
Non, Achéron reste le mal ultime, le méchant que tout le monde aime, parce qu'ils ont la classe les pas beaux. Faites le mal, oui, mais faites le avec du style dirait Malphas, C'est un peu le credo d'Acheron.Ils font le Mal, c'est vrai, mais le fond parce qu'ils le veulent. C'est ça qui fait la grande différence avec les autres peuples des ténêbres. ILs font le mal par choix, pour eux même, par égoïsme, pas par nécessité ou autre motif, non c'est pour eux même.
Ensuite, en terme de jeu, les morts vivants, c'est juste la classe ^^
Ha au fait.... Feyd Mantis sera brûlé sur l'autel de sa concupiscence... faut pas déconner quand même, le Bien gagne toujours à la fin, toujours :D
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